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Deux ans de chômage partiel : l'horlogerie suisse vue d'en bas

Deux ans de chômage partiel : l'horlogerie suisse vue d'en bas
Photo ZongJun Xie / Pexels

Le 27 mai 2026, à Berne, le Conseil fédéral a prolongé jusqu’au 31 janvier 2027 un dispositif d’exception. Une entreprise en difficulté peut verser à ses salariés des indemnités de réduction de l’horaire de travail pendant vingt-quatre mois, au lieu des douze prévus par le régime ordinaire. La réduction de l’horaire de travail, ce que le langage courant appelle le chômage partiel, autorise un employeur à baisser le temps de travail sans licencier : l’assurance chômage prend alors en charge une partie des salaires correspondant aux heures supprimées. Deux branches sont explicitement visées par la prolongation, l’industrie des machines et l’horlogerie.

Le plafond de vingt-quatre mois n’est pas tout à fait neuf. Une ordonnance d’octobre 2025 l’avait déjà institué ; celle du printemps 2026 se borne à le tenir quelques mois de plus, en s’appuyant sur les prévisions conjoncturelles de printemps de la Confédération, qui n’annonçaient aucun redressement rapide. Ce qui compte se lit dans le calendrier. Douze mois de chômage partiel, c’est un trou d’air qu’on traverse. À vingt-quatre mois, cela ressemble davantage à un changement de cycle qu’on choisit d’absorber sans casser l’outil de production, faute de savoir quand la demande reviendra.

Là où la crise se voit

La contraction ne se lit ni dans les vitrines ni dans les résultats des grands groupes. Elle se lit dans les effectifs de la sous-traitance. La Convention patronale de l’industrie horlogère suisse, qui rassemble les employeurs de la branche, a recensé 64 807 salariés à fin septembre 2025, soit 835 salariés de moins sur un an, un recul de 1,3 %. La proportion paraît mince. C’est pourtant la première baisse de l’emploi horloger depuis la sortie de la pandémie.

La moyenne nationale recouvre une ligne de fracture géographique. Genève, où sont domiciliées plusieurs des maisons les plus solides, a gagné 3 % d’emplois horlogers sur la période. Dans le même temps, le canton de Vaud en a perdu 4,2 %, Neuchâtel 3,5 %, le Jura 3,2 %, Berne 2,1 %. Ce sont les territoires de la sous-traitance, ceux où l’on usine les composants et où l’on assemble pour le compte des marques. L’ajustement se concentre là, chez ceux dont le nom ne figure sur aucun cadran.

Un terme mérite d’être posé, parce qu’il porte toute l’affaire. On appelait autrefois établisseur la maison qui montait des montres à partir de fournitures achetées à l’extérieur. Le mouvementiste est le spécialiste des mécanismes ; le terminage désigne le montage et le réglage final, souvent confiés à des ateliers indépendants. Ces métiers vivent des volumes que les marques leur adressent. Quand une maison ralentit sa cadence ou rapatrie une opération sous son toit, l’atelier qui terminait ses montres ne trouve pas un client de remplacement dans la semaine.

La Confédération ou le vrai filet de sécurité

Fin 2025, une part substantielle des entreprises de la branche recourait au chômage partiel, selon le recensement de la Convention patronale. En mars 2026, le Secrétariat d’État à l’économie dénombrait encore 9 961 personnes en horaire réduit dans le pays, tous secteurs confondus, la fabrication horlogère figurant, avec l’industrie des machines, parmi les branches que le dispositif vise en priorité. Sans ce filet, les 835 postes disparus seraient un point de départ, pas un solde.

Prolonger l’aide à deux ans revient à faire porter par l’assurance chômage, c’est-à-dire par la collectivité, une part du coût d’ajustement d’une filière privée. C’est la fonction même de l’instrument, et il produit son effet : il retient l’emploi. Reste la question de la sortie. Les indemnités s’interrompent fin janvier 2027, et la Convention patronale prévient elle-même que le retrait progressif du chômage partiel pèsera sur les effectifs.

Deux façons d’encaisser le choc

Le Swatch Group a fait un autre choix. Plutôt que de mettre ses usines de composants en horaire réduit, il les a maintenues en activité et a conservé ses effectifs de production, au prix d’une perte d’exploitation dans ce segment au premier semestre 2026. Le groupe l’assume dans son rapport semestriel : ses capacités intégrées et le maintien délibéré de ces emplois lui permettront, écrit-il, de répondre vite quand la demande repartira. Un ensemble qui possède ses ateliers en propre peut porter cette dépense et parier sur le rebond. Le sous-traitant indépendant de taille moyenne n’a ni le bilan ni la latitude d’en faire autant. Il réduit d’abord les heures, ensuite les postes.

La même crise donne deux images selon l’endroit de la chaîne où l’on se tient. En haut, un acteur qui garde ses capacités par calcul. Plus bas, des ateliers qui perdent les leurs sans l’avoir décidé.

L’autre bout de la chaîne

Le conseil d’administration de Richemont a proposé à l’assemblée générale du 9 septembre 2026 une distribution en hausse : un dividende ordinaire de 3,30 francs par action, contre 3,00 l’exercice précédent, soit 10 % de plus, augmenté d’un dividende spécial de 1,00 franc. Un dividende spécial est un versement exceptionnel, décidé lorsque la trésorerie excède les besoins courants de l’entreprise. Le propriétaire de Cartier et de Van Cleef & Arpels n’usine pas de composants pour le compte d’autrui, mais il occupe l’autre extrémité du spectre, celle des groupes qui détiennent les marques désirables et sortent de 2025 avec de quoi rémunérer davantage leurs actionnaires.

Les statistiques d’exportation dessinent la même carte. En juillet 2026, les montres suisses vendues à l’étranger ont progressé de 9,6 % sur un an, portées par les États-Unis, en hausse de 26,5 % et devenus à eux seuls plus du quart du total mensuel. Cette poussée américaine doit sans doute une part à un effet d’anticipation, des importateurs qui se constituent des stocks avant un possible durcissement du régime douanier, encore incertain ; l’hypothèse demande confirmation. La Chine, elle, recule de 18,5 %, Hong Kong ne bouge pas.

Sous la moyenne, les écarts sont tranchés. Les montres dont le prix de sortie d’usine, moins de la moitié du prix affiché en boutique, dépasse 3 000 francs gagnent 12 % en valeur. La tranche de 500 à 3 000 francs, elle, perd 3,9 %. C’est celle qui nourrit l’amont, les mouvements et le terminage du milieu de gamme. Son repli de juillet ne fait que confirmer, mois après mois, une tendance déjà installée au premier semestre. Le très haut de gamme, fabriqué pour l’essentiel dans les murs des maisons, continue de monter ; le carnet de commandes des sous-traitants se vide.

Ce que cela révèle

Dire que l’horlogerie suisse se porte bien n’est faux nulle part et vrai seulement au sommet. Les exportations montent, et les groupes qui possèdent les marques les plus fortes encaissent, sur des pièces plus chères et moins nombreuses. Cette moitié de la photographie est connue. Le chômage partiel prolongé montre l’autre moitié : la production de milieu de gamme, les emplois qui en dépendent et les ateliers qui l’exécutent ne se maintiennent, pour l’instant, que parce que la Confédération a accepté de financer l’attente.

Une branche pour laquelle on prolonge ainsi le chômage partiel n’a pas de calendrier de reprise. Elle a un pari : que la demande de milieu de gamme revienne avant l’extinction des aides, fin janvier 2027. Si elle tarde, l’ajustement qu’on a étalé se produira d’un coup, et il tombera sur les mêmes cantons et les mêmes ateliers anonymes.

L’amont n’est que le premier étage. La ligne de partage entre ceux qui possèdent la valeur et ceux qui la fabriquent se retrouve plus haut sur la chaîne, là où la montre finie rencontre son acheteur. Après l’atelier, le comptoir : il reviendra à la distribution de dire laquelle des deux vitesses elle a prise.

Sources : Conseil fédéral, communiqué du 27 mai 2026 sur la prolongation de la durée d’indemnisation en cas de réduction de l’horaire de travail, admin.ch
Convention patronale de l’industrie horlogère suisse, communiqué sur les effectifs de la branche, 16 décembre 2025, cpih.ch
Secrétariat d’État à l’économie, situation sur le marché du travail, communiqués de 2026, seco.admin.ch
Swatch Group, rapport semestriel 2026, 21 juillet 2026, swatchgroup.com
Richemont, communiqué de résultats de l’exercice clos le 31 mars 2026 et information aux actionnaires, richemont.com
Fédération de l’industrie horlogère suisse, commentaire mensuel sur les exportations horlogères de juillet 2026, 20 août 2026, fhs.swiss.

Recherches et rédaction assistées par Claude Code.

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