Montres ultra-plates, la complication tout en finesse

En juillet 2022, Richard Mille présente une montre de 1,75 millimètre d’épaisseur, plus mince qu’une pièce de deux euros posée, vendue près de deux millions de dollars. Quelques mois plus tôt, Bulgari tenait le titre à 1,8 millimètre. Deux ans après, la maison romaine le reprendra à 1,7 millimètre. Cette performance qui se joue à coups de dixièmes est pour moi, sans pour autant en porter le nom, la plus belle des complications horlogères.
Un record qui ne sert à rien
Posons la chose franchement. Une montre de deux millimètres est plus fragile qu’une montre ordinaire, souvent moins lisible, parfois plus délicate à remonter. Et de surcroît, elle ne donne pas l’heure plus justement qu’une autre. Depuis l’arrivée du quartz à la fin des années 1960, la précision n’est plus un problème : une pile et un oscillateur de silicium à quelques euros battent le plus fin des tourbillons. L’enjeu premier de la discipline, mesurer le temps correctement, a trouvé sa meilleure réponse technique depuis un demi-siècle.
L’ultra-plat naît d’ailleurs de cette bascule. Entre 1979 et 1980, les fabricants suisses se livrent une bataille éclair restée dans les mémoires sous le nom de guerre des montres plates. Concord dégaine la Delirium, puis ses déclinaisons successives, jusqu’à la Delirium IV qui descend à 0,98 millimètre en décembre 1980 et demeure la montre-bracelet la plus fine jamais fabriquée. Elle est à quartz. Si fine que sa lunette se déforme si l’on serre trop le poignet. Personne n’en avait vraiment besoin mais c’était déjà une démonstration pour la démonstration, un cri technique lancé au moment précis où l’électronique rendait la mécanique inutile.
Voilà le décor. La finesse est le dernier terrain où la performance technique pure reste un argument de vente, parce que c’est l’un des rares défis qu’aucun circuit imprimé ne résout à la place de l’horloger. Amincir un mouvement mécanique demeure diablement difficile. Et difficile, dans le luxe, veut dire précieux.
Piaget, ou la doctrine du plat
L’histoire sérieuse commence en 1957. Cette année-là, à la Foire de Bâle, Piaget dévoile le calibre 9P, un mouvement mécanique à remontage manuel de deux millimètres de hauteur. Quelques concurrents crient à la supercherie, persuadés qu’une telle minceur relève du prototype invendable. Piaget prouve le contraire en le produisant en série.
Trois ans plus tard, en 1960, la maison récidive avec le calibre 12P, automatique cette fois. Piaget loge la masse oscillante non pas au-dessus des rouages mais à côté, sur le même plan, sous la forme d’un micro-rotor. Le 9P et le 12P passent pour les plus plats de leur catégorie au monde à leur sortie. La maison de la Côte-aux-Fées venait de choisir sa signature pour un demi-siècle.

Piaget n’était pas seule sur ce terrain. Dans la vallée de Joux, Jaeger-LeCoultre mettait au point à la même période le calibre 920, un mouvement automatique extra-plat de moins de 2,5 millimètres de hauteur. Jaeger ne l’a jamais monté sous son propre nom. La maison l’a vendu comme ébauche, c’est-à-dire comme base à habiller, aux trois maisons de la sainte trinité, Audemars Piguet, Patek Philippe et Vacheron Constantin. Sans ce calibre, la Royal Oak d’Audemars Piguet lancée en 1972 et la Nautilus de Patek Philippe née en 1976 n’auraient pas eu leur silhouette fine. La finesse, ici, n’était pas encore un record homologué. C’était une manière d’élégance, une discipline de maison.

La surenchère du siècle nouveau
Le basculement vers le sport de compétition se produit au tournant des années 2010. La finesse cesse d’être une signature pour devenir un titre, avec ses catégories, ses homologations et ses tenants du record.
Piaget rouvre le feu. En 2018, la maison présente l’Altiplano Ultimate Concept, une montre mécanique complète de deux millimètres d’épaisseur, boîtier compris, ensuite portée jusqu’à la production. Le tour de force tient de l’architecture : le fond de la boîte sert directement de platine au mouvement, certains rouages tombent, selon Piaget, à 0,12 millimètre, la glace de saphir à 0,2. Cinq brevets sont déposés. En 2024, pour son cent cinquantième anniversaire, la maison y ajoute même un tourbillon, ce régulateur en cage tournante inventé jadis pour compenser la gravité, et revendique le titre de tourbillon le plus plat.

Puis Bulgari s’invite à la fête, et transforme la discipline en collection de trophées. La série Octo Finissimo devient une machine à records, non pas sur une seule mesure mais complication par complication. Le tourbillon le plus plat en 2014, la répétition minutes la plus plate en 2016, l’automatique la plus plate en 2017, le chronographe le plus plat en 2019. La maison romaine finira par revendiquer une dizaine de records du monde en une décennie. En 2022, avec l’Octo Finissimo Ultra, elle décroche le graal absolu, la montre mécanique la plus plate du monde, à 1,8 millimètre.

Le titre ne tient que quelques mois. Richard Mille, allié à Ferrari, riposte à l’été 2022 avec la RM UP-01, 1,75 millimètre, gagnant la bataille pour cinq centièmes de millimètre. La marque prend le contre-pied technique de ses rivales. Plutôt que de faire du fond de boîte la platine, elle installe un mouvement de 1,18 millimètre dans une structure que Richard Mille annonce capable d’encaisser plusieurs milliers de g d’accélération. Deux ans plus tard, Bulgari reprend la couronne avec l’Octo Finissimo Ultra COSC, 1,7 millimètre, en y ajoutant une certification chronométrique, comme pour prouver que la maigreur n’interdit pas la justesse.

Les petits qui battent les grands
C’est ici que l’histoire devient piquante. Ce terrain du dixième de millimètre, réputé réservé aux maisons dotées de laboratoires et de fournisseurs d’exception, reste l’un des rares où un artisan seul peut se frotter à un groupe coté.
Le précédent est ancien. En 1976, à Bâle, une petite structure genevoise, Jean Lassale, présente le calibre 1200. Un millimètre deux dixièmes de hauteur, le mouvement mécanique le plus plat jamais construit, un record de finesse pour un mouvement que personne n’a battu depuis. Son concepteur, l’horloger Pierre Mathys, avait osé supprimer les ponts traditionnels et faire reposer les axes des rouages sur des roulements à billes. L’entreprise, fragile, ne survivra que quelques années avant de passer en d’autres mains. Mais l’exploit, lui, portait la signature d’une poignée d’hommes, pas d’une multinationale.
L’écho contemporain est arrivé le 29 août 2024, aux Geneva Watch Days. L’horloger indépendant russe Konstantin Chaykin, connu pour ses cadrans facétieux en forme de visages, y a posé un prototype baptisé ThinKing, 1,65 millimètre, treize grammes à peine, conçu et fabriqué dans son propre atelier. Un homme seul venait de passer sous les records des maisons suisses les mieux armées. Il ne s’en cachait pas, sa montre était une tentative revendiquée de leur reprendre le titre.

Le système à double balancier est resté globalement le même, mais nous l’avons profondément modifié pour en optimiser les caractéristiques.
Konstantin Chaykin, à propos du prototype final de la ThinKing mis aux enchères en mai 2025 (konstantinchaykin.com)
Ce que cela révèle
La course à la finesse rejoue, presque à l’identique, l’histoire du tourbillon. Abraham-Louis Breguet avait imaginé ce mécanisme vers 1801 pour un problème réel. Dans une montre de poche portée à la verticale au fond d’un gilet, la gravité fausse la marche du balancier, et la cage tournante lisse l’erreur en en faisant la moyenne. Le poignet, en changeant sans cesse l’orientation de la montre, a rendu la trouvaille à peu près inutile. Le tourbillon aurait dû disparaître. Au contraire, il est devenu une démonstration de virtuosité par excellence, une pièce que l’on met sous verre et que l’on facture à prix d’or. Une invention utile changée en objet de spectacle.
La course à la finesse suit la même logique, en partant d’emblée du spectacle. Quand une industrie a réglé la question qui la fondait, donner l’heure juste, la question ne disparaît pas. Elle devient un nouveau défi, se crée une compétition propre, avec des performances mesurables, homologables, qui lui permettent de continuer à classer les maisons et à justifier ses prix. Le record de finesse ne récompense aucun service rendu à celui qui porte la montre. Il récompense la seule capacité à vaincre une contrainte que l’on s’est imposée pour le plaisir de la vaincre.
Et cette compétition fournit des histoires, réattribue un trophée qui change de mains tous les deux ou trois ans, et relance donc l’attention en permanence. Surtout, elle préserve un espace où c’est le savoir-faire pur, et non la puissance financière, qui décide de l’issue. Un Chaykin dans son atelier peut y battre un géant, ce qui n’arrive presque jamais ailleurs dans le luxe. Voilà pourquoi les maisons y tiennent tant. La finesse est le dernier stade où l’horlogerie mécanique peut encore prouver, en public et au dixième de millimètre près, que la main vaut parfois mieux que la puissance de feu, et c’est sûrement aussi pour cette raison que je trouve cette course à la finesse aussi fascinante.
Repères
| Date | Événement |
|---|---|
| 1957 | Piaget dévoile le calibre 9P, mouvement manuel de 2 mm, parmi les plus plats de sa catégorie |
| 1960 | Piaget calibre 12P, automatique à micro-rotor, le plus plat de sa catégorie à sa sortie |
| Années 1960-1970 | Jaeger-LeCoultre calibre 920, ébauche extra-plate des Audemars Piguet, Patek Philippe et Vacheron Constantin |
| 1976 | Jean Lassale calibre 1200, mouvement mécanique le plus plat jamais construit, 1,2 mm |
| Déc. 1980 | Concord Delirium IV, 0,98 mm, montre-bracelet la plus fine jamais fabriquée (quartz) |
| 2014 | Bulgari Octo Finissimo, premier d’une série de records par complication (tourbillon) |
| 2018 | Piaget Altiplano Ultimate Concept, montre mécanique de 2 mm |
| 2022 | Bulgari Octo Finissimo Ultra (1,8 mm), puis Richard Mille RM UP-01 Ferrari (1,75 mm) |
| 2024 | Bulgari Octo Finissimo Ultra COSC (1,7 mm) ; prototype ThinKing de Konstantin Chaykin (1,65 mm) |
Sources : sites officiels de Piaget, Richard Mille et Konstantin Chaykin
communication officielle de Bulgari sur la série Octo Finissimo et ses records successifs
fiches encyclopédiques de Wikipédia (Piaget SA et calibres 9P et 12P
calibre Jaeger-LeCoultre 920
Jean Lassale
Concord Delirium).
Recherches et rédaction assistées par Claude Code.
