Savoir-faire

Métiers d'art, lorsque l'artisanat nous parle avec émotion

Métiers d'art, lorsque l'artisanat nous parle avec émotion

Du 18 avril au 9 mai 2026, à Genève, Patek Philippe a ouvert au public ses salons de la rue du Rhône pour y montrer 65 créations nouvelles : 23 pendulettes dôme, 10 montres de poche et 32 montres-bracelets. Des artisans y travaillaient sous les yeux des visiteurs, à la gravure, à l’émail, au sertissage, à la marqueterie. On s’y inscrivait pour venir regarder. C’était, selon la maison, la seule occasion de voir ces pièces avant qu’elles ne rejoignent des collections privées.

Vitrines de l'exposition Rare Handcrafts 2026 de Patek Philippe
L'exposition « Rare Handcrafts 2026 » dans les salons Patek Philippe de Genève, visuel de la maison. © Patek Philippe

Dans les montres comme ailleurs, le désir se nourrit davantage de reconnaissance que de mérite. Une montre se convoite d’autant plus qu’elle s’identifie d’un coup d’œil, au poignet d’un autre. Or une pièce produite à dix exemplaires, parfois à un seul, n’a aucune chance d’être reconnue, puisque presque personne ne l’a jamais croisée. Les montres dites métiers d’art trouvent leurs collectionneurs. La convoitise du grand nombre, celle qui fait la cote d’une montre, va ailleurs : on les admire sans les désirer.

Dans l’expression « métier d’art », les maisons vendent surtout le premier mot : le métier. Elles comptent les heures et les cuissons, comme si la patience suffisait à justifier l’objet. Le second mot reste dans l’ombre. L’art ne se limite pourtant pas à l’artisanat, il revendique une autre dimension, celle de l’émotion transmise. Van Cleef & Arpels fait figure d’exception avec ses Complications Poétiques, lancées en 2006. Rainer Bernard, qui y dirige la recherche et le développement horloger, le résume ainsi : c’est l’histoire à raconter qui décide de la montre. On peut regarder les autres cadrans de cette façon, en cherchant ce que chacun risque et ce qu’il donne à voir.

Ce que le four rend

Le 9 mai 2026, dernier jour de cette exposition, Phillips a adjugé dans la même ville, devant une salle comble, une Patek Philippe de 1953 pour 7 961 000 francs suisses, soit 10 245 807 dollars, record pour la référence dans cette devise. C’est une 2523 en or jaune, heures universelles à deux couronnes selon le système dû à Louis Cottier, et cet exemplaire n’était apparu qu’une seule fois en vente publique, en 1988. Ce que l’on s’est disputé ce jour-là tient sur un disque d’émail cloisonné où figure la carte de l’Amérique du Sud, l’un des deux exemplaires connus. Il lui a fallu soixante-treize ans pour devenir une montre que l’on reconnaît.

Ce cadran a d’abord été un pari. Un cloisonné retourne au four autant de fois que ses couleurs l’exigent, à plus de 800 °C, et chaque passage expose tout le travail déjà fait. Une fente ou une simple poussière suffit à l’envoyer au rebut, et les ateliers en perdent beaucoup. Celui qui referme la porte du four ne sait pas ce qu’il retrouvera.

Un émailleur pose de l'émail au pinceau sur un cadran
La pose de l'émail au pinceau, avant le passage au four. © Patek Philippe

Sur la référence 2523, on connaît trois motifs géographiques, l’Eurasie, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. Le cadranier Stern Frères fournissait alors ces cadrans aux marques suisses, et la maison de ventes ne nomme pas la main qui a émaillé celui-ci. Le détail qui arrête le regard se trouve au large. Sur les étendues d’océan, là où la carte n’avait plus rien à indiquer, on a placé un voilier et une créature marine. À cet endroit, la main a cessé de reporter un tracé et s’est mise à raconter un voyage, une histoire.

La peinture miniature sur émail confie tout au pinceau avant de le rendre au four. En 2024, les émailleurs de Jaeger-LeCoultre ont peint trois vues de Venise d’après Claude Monet, San Giorgio Maggiore, Le Grand Canal et Le Palais des Doges, au dos de la Reverso Tribute Enamel. Le tableau se trouve sur la face que l’on retourne vers soi ou vers les autres, selon l’humeur.

Dos émaillé de la Reverso Tribute Enamel d'après Claude Monet
Jaeger-LeCoultre Reverso Tribute Enamel, 2024 : San Giorgio Maggiore d'après Claude Monet, peint en émail au dos du boîtier. © Jaeger-LeCoultre

La grisaille part de la nuit : sur un fond d’émail sombre, le blanc de Limoges se pose au pinceau, et l’émailleur dessine littéralement la lumière. Patek Philippe lui a fait jouer du jazz avec la 5089G-067, créée pour son exposition de New York en 2017, où une chanteuse, un pianiste et la ligne des gratte-ciel sortent du noir.

Le paillonné fait entrer l’or dans l’émail, sous forme de motifs posés à la main puis recouverts d’un émail translucide. La Petite Heure Minute Paillonnée de Jaquet Droz a une histoire à part. Au milieu des années 2000, les premiers cadrans ont été confiés à l’émailleuse Anita Porchet, qui détenait un stock de paillons anciens. La maison a ensuite repris la fabrication en interne, et elle produit depuis ses propres paillons.

Le verre emprunte au feu sans passer par l’émail. Pour l’Arceau Millefiori de 2014, Hermès s’est tourné vers les Cristalleries de Saint-Louis, fondées en 1586. Des baguettes de cristal coloré sont soufflées, étirées, coupées, dressées debout dans un moule en fonte jusqu’à former un tapis de fleurs, puis prises sous un dôme de cristal clair. C’est la technique des presse-papiers, amincie jusqu’à l’épaisseur d’un cadran.

Hermès Arceau Millefiori à cadran de cristal
Hermès Arceau Millefiori, 2014 : un cadran en cristal des Cristalleries de Saint-Louis. © Hermès

Deux cent neuf morceaux pour un canyon

La marqueterie n’a pas de four pour trahir l’artisan. L’image se construit fragment après fragment, et elle n’existe pas tant que le dernier n’a pas trouvé sa place. En 2017, pour la même exposition de New York, Patek Philippe a logé le Grand Canyon dans un boîtier de 38,6 mm. Le cadran de la 5089G-066 réunit 209 morceaux de bois tirés de 20 essences, qui doivent rendre à eux seuls la roche, l’ombre portée et la profondeur vertigineuse d’une gorge.

Patek Philippe 5089G-066 à cadran en marqueterie de bois
Patek Philippe 5089G-066, 2017 : le Grand Canyon en 209 morceaux de bois. © Monaco Legend Auctions

La paille pousse le jeu plus loin, parce qu’elle part d’un brin fendu et aplati. En 2020, Cartier a posé une tête de panthère en or gris, jaune et rose au milieu de brins de paille teints en onze couleurs, sur la Ronde Louis Cartier Marqueterie de Paille et d’Or. La paille y tient le même rang que le métal précieux, faisant oublier sa nature première.

Cartier Ronde Louis Cartier à tête de panthère en paille et or
Cartier Ronde Louis Cartier Marqueterie de Paille et d'Or, 2020. © Cartier
Le cadran Cartier en cours de marqueterie et des brins de paille teints
Le même cadran en cours de travail, et les brins de paille teints. © Cartier

Cette matière, simple, basique et pourtant si complexe, sobre et pourtant si brillante, revient d’ailleurs en faveur, et pas seulement dans les séries confidentielles. En 2026, Louis Erard l’a mise sur une montre en acier à 4 500 francs suisses, dont le cadran en paille de seigle est composé par l’artisan portugais Bernardo d’Orey. Hors des montres, les Ateliers Lison de Caunes ont habillé de marqueterie de paille le salon de la boutique Cartier de Genève.

Louis Erard à cadran en marqueterie de paille
Louis Erard Marqueterie de Paille, 2026 : un cadran en paille de seigle composé par Bernardo d'Orey. © Louis Erard
Décor mural en marqueterie de paille dans la boutique Cartier de Genève
La marqueterie de paille des Ateliers Lison de Caunes dans le salon de la boutique Cartier de Genève. © Ateliers Lison de Caunes

Chez Piaget, la pierre se débite en fines lames, découpées à la main puis assemblées. La maison en a tiré en octobre 2025 l’Andy Warhol Collage, sous licence de la Fondation Andy Warhol, où l’onyx noir, la serpentine jaune, l’opale rose et la chrysoprase verte recomposent un autoportrait de 1986. À une échelle plus petite encore, la micro-mosaïque de la Rotonde de Cartier à décor de tortue, en 2011, dessinait l’animal en plus d’un millier de tesselles de pierre, chacune de moins d’un millimètre de côté. En 2014, la même maison a composé le plumage d’un perroquet, sur une Ballon Bleu, avec des pétales de fleurs récoltés, teints et découpés un à un. Le bec est en onyx, l’œil en émeraude.

Pose d'un élément de pierre sur le cadran de la Piaget Andy Warhol Collage
Piaget Andy Warhol Collage, 2025 : la pose des lames de pierre sur le cadran. © Piaget

La plume et le fil

L’émailleur prépare sa poudre, le marqueteur fend sa paille. La plumassière reçoit sa matière toute faite, et personne ne sait la fabriquer. Quand Harry Winston a dévoilé la Premier Feathers à Baselworld, en 2012, les cadrans étaient de Nelly Saunier, Maître d’art depuis 2008. Les plumes venaient d’oiseaux d’élevage : faisan argenté, faisan de Lady Amherst, paon, faisan à collier, un cadran par espèce. Il faut d’abord sélectionner avec soin sa matière première, plume après plume.

Harry Winston Premier Feathers à cadran en marqueterie de plumes
Harry Winston Premier Feathers, 2012 : un cadran de Nelly Saunier. © Harry Winston

Le fil est entré dans la montre l’année suivante. En 2013, Chanel a confié à la maison Lesage le cadran de la Mademoiselle Privé Camélia Brodé, qui a reçu la même année le prix de la Montre Métiers d’Art au Grand Prix d’Horlogerie de Genève. Un camélia y est nuancé en fils de soie, point après point, comme sur une robe de haute couture.

Chanel Mademoiselle Privé à cadran brodé d'un camélia
Chanel Mademoiselle Privé Camélia Brodé, 2013 : un cadran brodé par la maison Lesage. © Chanel

De la poudre d’or au burin

Au début des années 2010, Vacheron Constantin a présenté La Symbolique des Laques, réalisée avec Zôhiko, laqueur de Kyoto fondé en 1661, près d’un siècle avant la maison genevoise. La technique s’appelle maki-e, ce qui signifie image saupoudrée. Le motif est tracé à la laque, puis la poudre d’or ou d’argent est versée sur cette laque encore humide, dans le court intervalle où elle accepte le métal. Le premier coffret associait le pin et la grue, le bambou et le moineau, le prunier et le rossignol.

La gravure a donné chez la même maison une série plus étrange. De 2007 à 2009, Vacheron Constantin a présenté Les Masques, quatre par an, d’après douze masques du musée Barbier-Mueller de Genève reproduits en or. Chaque masque a été numérisé en trois dimensions et ses volumes reportés au laser. Le graveur est intervenu ensuite, au burin, reprenant creux et reliefs jusqu’aux marques du temps. Le laser a donné les volumes, l’âge du masque vient du burin. Autour de chaque masque court un poème en prose de Michel Butor, en lettres d’or déposées sur le saphir, qui ne se lit que sous certains angles de lumière, comme un trésor qu’il faut mériter en regardant la pièce avec attention.

Coffret de quatre montres Vacheron Constantin Les Masques
Vacheron Constantin Les Masques, premier coffret de 2007. © Antiquorum

La glyptique prolonge ce travail dans le minéral. Sur la Mademoiselle Privé Coromandel Glyptique de 2015, Chanel a fait sculpter la turquoise, la cornaline, le lapis-lazuli et la nacre en oiseaux et en fleurs, d’après les paravents de Coromandel.

Midi, minuit

Sur certains cadrans, l’image bouge. En 2010, Van Cleef & Arpels a présenté la Lady Arpels Pont des Amoureux, qui a reçu la même année le prix de la Montre Dame au Grand Prix d’Horlogerie de Genève. Deux amants se tiennent aux extrémités d’un pont, sur un décor en émail grisaille. Elle indique les heures, lui les minutes, par un affichage bi-rétrograde. Ils se rejoignent au milieu à midi et à minuit, puis repartent chacun de son côté du cadran.

Van Cleef & Arpels Lady Arpels Pont des Amoureux
Van Cleef & Arpels Lady Arpels Pont des Amoureux, 2010. © Van Cleef & Arpels

Elle met douze heures à venir. Lui refait le chemin d’heure en heure, et ne la trouve au milieu du pont que deux fois par jour. La montre installe une attente, la résout un instant et la reprend. Sur les versions récentes, un poussoir permet de rejouer la rencontre à la demande. Devant ce cadran, nul ne songe à compter les cuissons du ciel. On se souvient d’avoir surveillé l’heure pour assister à un rendez-vous qui n’était pas le sien.

Garder un geste

Personne n’achète ces montres pour être reconnu. Elles s’achètent pour soi, pour ces moments où l’on incline le poignet sans chercher l’heure. On y retrouve un voilier perdu sur un océan d’émail, deux silhouettes qui s’attendent sur un pont, et sous l’image, à force de regarder, le geste de l’artisan. Non, de l’artiste.

Cette raison suffirait. Il en existe cependant une autre, moins visible. Ces métiers vivent ailleurs, sur un mur, une robe ou un paravent. Leur réduction au format d’un cadran ne vit que par la montre, et aucune maison ne la garde longtemps au catalogue si les pièces ne trouvent pas preneur. Les paillons de Jaquet Droz montrent l’autre moitié du chemin : un savoir suspendu à un stock ancien redevient une pratique quand une maison décide de s’y remettre. Elle ne s’y remet que si la pièce se vend.

Celui qui acquiert une montre métiers d’art porte un patrimoine artisanal et artistique condensé dans son expression la plus précise, et il devient, qu’il y songe ou non, le gardien d’un geste. La vente de Genève n’a pas nommé la main qui a émaillé le cadran de 1953. Son voilier a traversé soixante-treize ans avant de remplir une salle, un jour de mai. Il navigue encore, pour peu que quelqu’un le regarde.

Sources : Patek Philippe, exposition « Rare Handcrafts 2026 », Genève, 18 avril au 9 mai 2026 (patek.com)
Phillips, The Geneva Watch Auction XXIII, Genève, mai 2026, résultat de la référence 2523 et article « The Art of Cloisonné Enamel Dials », avril 2026 (phillips.com)
Phillips, vente de Hong Kong, lot 850, référence 5089G-067 (phillips.com)
Monaco Legend Auctions, Exclusive Timepieces, lot 170, référence 5089G-066
Grand Prix d’Horlogerie de Genève, palmarès 2001-2018 (gphg.org)
Fondation de la Haute Horlogerie, fiches Ronde Louis Cartier Marqueterie de Paille et d’Or et Lady Arpels Pont des Amoureux (hautehorlogerie.org)
Louis Erard, fiche Marqueterie de Paille (louiserard.com)
Ateliers Lison de Caunes, réalisation Cartier Genève (lisondecaunes.com)
Fondation Bettencourt Schueller, notice Nelly Saunier (fondationbs.org).

Recherches et rédaction assistées par Claude Code.

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