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Qui rachète les ateliers de l'horlogerie suisse ?

Qui rachète les ateliers de l'horlogerie suisse ?
© TEC Group

Le 29 juin 2026, la société d’investissement italienne Vam Investments a annoncé la création du Groupe Chaumont, dont le siège est à Neuchâtel. Quatre sociétés y entrent ensemble. Deux sont à Bassecourt, dans le Jura : Efteor, qui fabrique des boîtes et des fermoirs en métaux précieux, et Le Composant, spécialiste des masses oscillantes et des bracelets. Deux sont à La Chaux-de-Fonds : Télôs Watch, qui développe des mouvements et des complications, et Henri Robert, fabricant d’outils de coupe de précision. Vam, fondée et dirigée par Marco Piana, les a acquises. Leurs entrepreneurs ont réinvesti une part du produit de la vente, deviennent actionnaires du groupe et gardent la direction de leurs ateliers.

Le groupe est dirigé par Umberto Macchi di Cellere, ancien directeur général de Bulgari Horlogerie. Ambition affichée : devenir le partenaire industriel réunissant sous une même bannière suisse les meilleurs savoir-faire. Vam le présente comme une plateforme au service des grandes marques suisses du haut de gamme, appelée à accueillir d’autres fabricants de composants spécialisés. Prise isolément, cette opération est modeste et pourrait passer sous les radars. Mais elle vient après plusieurs autres, et cette tendance peut poser une question.

Pendant près de vingt ans, la dépendance des marques envers les fournisseurs clés a eu un nom, Swatch Group, et un arbitre, la Commission de la concurrence. L’affaire des mouvements ETA a couru de 2002 à 2020 (histoire à retrouver dans notre article « Les trois groupes horlogers : qui possède quoi, et pourquoi ça pilote le marché »). Pour les assortiments Nivarox, le secrétariat de la COMCO a ouvert une enquête préalable en juin 2021 et l’a close en décembre 2022 sans procédure formelle, tout en relevant des indices d’infraction. Dans les deux cas, la COMCO avait devant elle un fournisseur dominant, auquel elle était en mesure d’opposer l’interdiction d’abuser de sa position. Rien ne laisse penser qu’un seul des propriétaires apparus depuis occupe une place comparable. La dépendance, si elle existe, se répartit désormais entre plusieurs mains.

Sécuriser ses approvisionnements, ou bâtir pour céder

Les maisons achètent pour garantir leurs propres livraisons. Audemars Piguet a pris en août 2025 la majorité d’Inhotec, au Locle, son fournisseur de longue date en micromécanique et en usinage de précision. Le fondateur, Alexandre Eme, reste directeur général, président du conseil et actionnaire minoritaire ; la société garde son nom et ses autres clients, et dit vouloir continuer à servir l’ensemble de l’industrie horlogère. LVMH est entré le 12 novembre 2025, par une participation minoritaire, au capital de La Joux-Perret, à La Chaux-de-Fonds, qui demeure une filiale du groupe Citizen. La manufacture livre depuis 2022 des mouvements à quartz solaire à TAG Heuer et à Tiffany & Co., et la relation doit s’étendre aux autres marques horlogères du groupe. Dans les deux cas, l’acheteur est d’abord un client qui veut sécuriser ses approvisionnements.

Le cas d’Incabloc tient une place à part. Au printemps 2024, le fabricant d’amortisseurs de chocs de La Chaux-de-Fonds a changé de mains. Le 15 avril 2024, la Feuille officielle suisse du commerce a publié le départ de Wilfred Zutter du conseil d’administration et l’entrée de six administrateurs. D’après nos recoupements, on y trouve des cadres du groupe Rolex, de Patek Philippe et de Richemont. C’est, parmi les cas relevés ici, le seul exemple où des maisons concurrentes siègent ensemble au conseil d’un même fournisseur.

Les fonds obéissent à une tout autre logique. Ils rassemblent des ateliers complémentaires, font grossir l’ensemble et, le plus souvent, finissent par le céder : ce sont des propriétaires provisoires. Deloitte recense une vingtaine de groupes de fournisseurs dans la filière, dont au moins quatre créés ou fortement accélérés depuis 2025, Chaumont étant le dernier en date. À l’été 2025, Quilvest Capital Partners avait pris le contrôle de Halphamicron, né du rapprochement de Vasconi, Imhof et TS Décolletage, pour une vingtaine de millions d’euros de chiffre d’affaires. Le 26 septembre de la même année, le fonds GEI accompagnait le lancement d’Horatec, qui réunit Steiger Galvanotechnique, Stila et Titanium Engineering pour 22 à 25 millions de francs. Le 17 octobre, Sienna Private Equity bouclait son entrée au capital de TEC Group aux côtés du fondateur, Arnaud Faivre.

Vam a un précédent dans un autre métier. Elle était actionnaire de Gruppo Florence, regroupement italien de façonniers de la mode de luxe constitué en 2020. Le 25 mai 2023, des fonds conseillés par Permira ont annoncé en acquérir la majorité, et Vam y a réinvesti une partie du produit de la vente. Ce précédent ne présage pas de l’avenir de Chaumont mais il donne une idée du calendrier dans lequel raisonne ce type d’actionnaire.

Peu de fournisseurs, en revanche, rachètent leurs voisins. Selon Deloitte, qui a interrogé 42 dirigeants de fournisseurs, s’étendre par acquisition en Suisse n’est une priorité que pour 7 % d’entre eux. La moitié ont réduit leurs effectifs fixes sur les douze derniers mois et 45 % ont eu recours au chômage partiel, des proportions en recul sur un an. Le capital vient d’ailleurs, et certains fondateurs y participent, comme chez Chaumont. Ce qu’on vient chercher dépasse les machines : interrogés sur ce qui les a aidés à tenir, 71 % des mêmes dirigeants citent leurs relations de longue durée avec les marques clés, et c’est le facteur le plus cité. Or une relation tient à des individus. Chez Chaumont comme chez Inhotec ou TEC Group, les fondateurs restent en place.

Une hypothèse, et ce que dit la loi

Cette concentration peut-elle, à terme, gêner l’horlogerie indépendante ou l’arrivée de nouvelles marques sur le marché ? Nous posons la question comme une hypothèse. À ce stade, aucune maison ne s’est dite lésée, et aucun des repreneurs n’a exprimé l’intention de fermer la porte à qui que ce soit. Fabien Schirmer, directeur général de Ronda, formule l’enjeu du côté des fournisseurs.

A strong Swiss watch industry needs strong independent suppliers. As the large groups become increasingly integrated, maintaining an open and competitive supplier ecosystem is essential for independent brands and for the diversity of Swiss watchmaking.

Une industrie horlogère suisse forte a besoin de fournisseurs indépendants forts. À mesure que les grands groupes s’intègrent, le maintien d’un tissu de fournisseurs ouvert et concurrentiel est essentiel pour les marques indépendantes et pour la diversité de l’horlogerie suisse.

Fabien Schirmer, directeur général de Ronda, cité par Deloitte, 2026

Qui veille sur ce tissu ? La COMCO n’a pas exprimé de position publique sur ces opérations, et la lecture qui suit n’engage que nous. La loi sur les cartels impose de notifier une concentration lorsque les entreprises participantes totalisent 2 milliards de francs de chiffre d’affaires, ou 500 millions en Suisse, et qu’au moins deux d’entre elles réalisent chacune 100 millions en Suisse (art. 9, al. 1). Sont concernées les entreprises qui acquièrent le contrôle et celles qui en font l’objet. Un atelier de 20 à 25 millions de chiffre d’affaires n’atteint pas ce montant : s’il est repris par un acquéreur unique, la condition n’est pas remplie. Il en va autrement lorsque plusieurs acquéreurs de grande taille prennent ensemble le contrôle, car le seuil peut alors être plus probablement franchi. La loi prévoit aussi une notification sans condition de taille quand une décision passée en force a établi qu’un participant est dominant et que l’opération touche ce marché ou un marché voisin, en amont ou en aval (art. 9, al. 4). Une participation minoritaire sans prise de contrôle, enfin, n’est pas une concentration (art. 4, al. 3).

La plupart de ces opérations ne relèvent donc pas d’un contrôle préalable. Elles restent soumises à la loi. Le refus de livrer et la discrimination en matière de prix peuvent constituer un abus de la part d’une entreprise dominante et, depuis le 1er janvier 2022, de la part d’une entreprise ayant un pouvoir de marché relatif, celle dont d’autres dépendent faute d’alternative suffisante et raisonnable (art. 4, al. 2bis, et art. 7). Le secrétariat de la COMCO peut ouvrir une enquête préalable d’office ou sur dénonciation de tiers (art. 26). Le Parlement a adopté le 19 décembre 2025 une révision partielle qui modernise l’examen des concentrations ; elle n’est pas encore en vigueur. L’examen, s’il devait avoir lieu, viendrait donc après les faits.

Ce qu’un indépendant peut en attendre

Il se peut très bien que la promesse tienne. Chacune des trois sociétés d’Horatec poursuit son activité sous son nom, avec ses équipes et des engagements inchangés envers ses clients.

Rien ne changera pour nos clients.

Samuel Estoppey, directeur général cédant de Steiger Galvanotechnique, 26 septembre 2025

Un fonds qui prépare une cession a d’ailleurs intérêt à présenter un carnet de clients large plutôt qu’un atelier captif. Pour une marque indépendante, un fournisseur adossé à un actionnaire solide vaut mieux qu’un fournisseur qui ferme. Le signe à observer est simple : les ateliers repris continuent-ils d’ouvrir des comptes à de petits clients, aux mêmes conditions qu’avant ?

L’autre issue passerait sans bruit par un tri selon la taille. Rien ne serait refusé. Les petites commandes passeraient après les grosses, ou coûteraient davantage, parce qu’un groupe qui doit croître vite arbitre naturellement en faveur du volume. C’est une conjecture. Elle se vérifierait sur trois indicateurs que toute jeune marque connaît par cœur : les délais, les minimums de commande et les prix.

Et si l’atelier change encore de mains

Un fonds finit le plus souvent par sortir, et l’identité de l’acheteur compte alors beaucoup. Si c’est un autre fonds, comme pour Gruppo Florence, la plateforme a toutes les raisons de rester ouverte, puisque sa valeur tient au nombre de ses clients. Si c’est une grande maison, l’outil pourrait être réservé à ses besoins. Le cas d’Inhotec montre qu’une maison peut acheter sans fermer : Audemars Piguet lui a laissé son nom, son autonomie et ses autres clients. Toute la question est de savoir ce que vaut un tel engagement dans la durée, et ce qui se passerait si les besoins de l’actionnaire venaient à grandir significativement ou que les dirigeants changeaient.

Le cas à suivre est Acrotec. Carlyle a annoncé en décembre 2020 le rachat de ce groupe de composants de Develier, dans le Jura. En septembre 2024, l’agence Bloomberg rapportait que le fonds américain avait choisi ses banques pour une introduction à la Bourse de Zurich envisagée dans la première moitié de 2025. Aucune cotation n’a été annoncée depuis, à notre connaissance.

Ce que cela révèle

Les engagements pris envers les clients reposent sur la parole de dirigeants en place et sur l’intérêt de l’actionnaire du moment. L’un comme l’autre peut changer, sans que personne ait trahi sa parole.

Le droit suisse a prévu, depuis 2022, le cas d’une dépendance sans fournisseur dominant. Il intervient pourtant après les faits, et il suppose qu’une marque de petite taille dénonce le fournisseur dont elle dépend, ou que l’autorité s’en saisisse d’elle-même. Si la consolidation devait un jour peser sur les indépendants, le signal pourrait donc tarder, et prendre la forme d’indices dispersés plutôt que d’une décision.

Ces indices, on sait où les chercher. On les lira dans l’identité de ceux qui signeront les prochaines opérations, et dans ce que Carlyle fera d’Acrotec. On les lira aussi après le 31 janvier 2027, date à laquelle s’éteint le régime d’indemnisation de vingt-quatre mois du chômage partiel, dont nous avons parlé dans « Deux ans de chômage partiel ». La fin des aides pourrait mettre d’autres ateliers sur le marché. Le nom de ceux qui se présenteront pour les reprendre dira laquelle des deux logiques, celle du client qui sécurise ou celle de l’investisseur qui assemble, est en train de redessiner l’amont. À suivre donc.

Sources : Vam Investments, communiqué du 29 juin 2026 sur la création du Groupe Chaumont, vaminvestments.com
Permira, communiqué du 25 mai 2023 sur l’acquisition de la majorité de Gruppo Florence, permira.com
Audemars Piguet, annonce de la prise de participation majoritaire dans Inhotec SA, août 2025, lue dans ses reprises de presse faute d’avoir retrouvé le communiqué d’origine
Feuille officielle suisse du commerce, publication du 15 avril 2024 relative à Incabloc S.A., shab.ch, les fonctions des administrateurs provenant de recoupements que les intéressés n’ont pas confirmés
Incabloc, présentation de la société, incabloc.ch
Citizen Watch Co., communiqué du 12 novembre 2025 sur l’entrée de LVMH au capital de La Joux-Perret, citizen.co.jp
Groupe Horatec, communiqué de lancement du 26 septembre 2025, horatec.swiss
Sienna Private Equity, investissement dans TEC Group bouclé le 17 octobre 2025, d’après la note du cabinet d’avocats conseil de l’opération, le communiqué d’origine n’ayant pas été retrouvé
CFNews, articles sur la constitution de Halphamicron par Quilvest Capital Partners, 2025 et 2026
Deloitte, Swiss Watch Industry Insights 2026, Spotlight on the supplier universe, septembre 2026
Loi fédérale sur les cartels et autres restrictions à la concurrence (LCart, RS 251), art. 4, 7, 9 et 26, fedlex.admin.ch
Ordonnance sur le contrôle des concentrations d’entreprises (RS 251.4), art. 3, fedlex.admin.ch
Conseil fédéral, communiqué du 27 mai 2026 sur la révision des ordonnances d’exécution de la loi sur les cartels, admin.ch
Secrétariat de la Commission de la concurrence, enquête préalable Nivarox, ouverture de juin 2021 et rapport final de décembre 2022, d’après les dépêches de l’ATS
Fédération de l’industrie horlogère suisse, reprise du groupe Acrotec par Carlyle, janvier 2021, fhs.swiss
Bloomberg, dépêche du 3 septembre 2024 sur le projet d’introduction en Bourse d’Acrotec
Conseil fédéral, communiqué du 27 mai 2026 sur la prolongation de la durée d’indemnisation en cas de réduction de l’horaire de travail, admin.ch.

Recherches et rédaction assistées par Claude Code.

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