Ebel, Journe et Chanel : le produit, le produit, le produit

Le 8 octobre 2026, Movado Group a annoncé la vente de 95 % d’Ebel, pour environ 66,5 millions de dollars, à un groupe emmené par Montres Journe SA, la manufacture genevoise de François-Paul Journe. Chanel se joint à l’opération, ainsi que Pierre Jacques, qui dirigeait De Bethune jusqu’à l’été 2025 et prendra la direction générale de la marque. Laissons-nous rêver à quelques hypothèses sur l’avenir de cette marque au patrimoine et au style si singuliers.
Movado garde 5 %. L’accord est ferme, la vente doit être bouclée dans les prochains mois. Tout semble séparer ces deux horlogeries. Et pourtant François-Paul Journe est très clair quant à ce qui les réunit à ses yeux.
Like Michelangelo and so many others after him: the product, the product, the product. EBEL has always stood for exceptional product, and I am delighted to contribute to its next chapter alongside my friends and partners.
Comme Michel-Ange et tant d’autres après lui : le produit, le produit, le produit. Ebel a toujours été synonyme de produit d’exception, et je suis ravi de contribuer à son prochain chapitre aux côtés de mes amis et partenaires.
François-Paul Journe, fondateur de F.P. Journe, 8 octobre 2026
Les trois acheteurs s’expriment le jour de l’annonce, mais aucun ne dévoile encore le plan qu’il a en tête pour l’avenir d’Ebel : pas de collection annoncée, pas de calendrier, pas de prix. La répartition du capital entre eux n’est pas publique non plus. Tout ce qui suit relève donc de l’hypothèse. Et je la formule avec un véritable enthousiasme, parce que ce patrimoine vaut, à mes yeux, bien plus que la place qu’il occupait. Enthousiasme renforcé du fait qu’il est rare qu’une marque de cette qualité trouve des propriétaires de ce profil.
Un dessin de 1977 qui attend son heure
Ebel possède ce que beaucoup de marques relancées doivent (ré)inventer : une montre à elle. Pierre-Alain Blum, petit-fils des fondateurs, a créé la Sport Classic en 1977, avec une boîte monobloc et un bracelet à maillons en vague. Movado lui reconnaît d’avoir contribué à installer le sport-chic à la fin des années 1970, et l’a remise au catalogue en 2017.
Mon hypothèse la plus solide (et celle à laquelle j’ai envie de croire) : le travail commencera par là. Un dessin d’époque, qui appartient à la maison, qui n’a pas besoin d’être réinventé. Il ne demande qu’à être exécuté au plus haut niveau que son prix permet. Le tout se joue dans le bracelet, la boîte et le cadran. Sur ces trois piliers, Journe a une doctrine qui me rend optimiste : la manufacture a voulu posséder ses propres ateliers de cadrans (Les Cadraniers de Genève) et de boîtes (Les Boîtiers de Genève), installés à Meyrin depuis 2012. Lorsqu’elle leur a offert un bâtiment neuf, inauguré le 26 juin 2023, la manufacture a précisé que l’investissement visait la qualité, et non une hausse de la production. Aucun lien n’est encore annoncé entre ces ateliers et Ebel mais leur seule existence dit en revanche comment celui qui emmène le groupe d’acheteurs regarde une montre. On se prend à rêver d’une Sport Classic passée sous son œil et sa philosophie.
Ebel a eu son calibre
En 1995, la maison lançait le 137, un chronographe conçu pour la collection 1911, née en 1986. Pierre-Alain Blum avait monté un site de production capable de vendre des mouvements Ebel à d’autres marques de renom. Lorsque Movado a bouclé la reprise, le 1er mars 2004, Ebel assemblait encore ses montres dans ses murs, à La Chaux-de-Fonds, où travaillaient 175 personnes. Le calibre 137 a été finalement cédé à Ulysse Nardin en 2012.
Aujourd’hui, les montres Ebel sont assemblées en Suisse par des sous-traitants indépendants, et tous les mouvements mécaniques suisses du groupe viennent d’un seul fournisseur. Ce modèle est courant à ces niveaux de prix. La singularité d’une Ebel se joue ailleurs que dans son mouvement.
Autre hypothèse, que je pose comme une question : avec un horloger à la tête du groupe d’acheteurs, la mécanique d’Ebel peut-elle redevenir un sujet ? Un mouvement propre coûte des années et ne se justifie pas à tous les prix. Mais entre acheter un mouvement sur catalogue et en dessiner un, il existe une gamme de travaux, du choix du fournisseur à la finition, où un regard d’horloger peut changer le résultat en profondeur.
La géographie nourrit la même espérance. Une fois la vente bouclée, Ebel sera l’unique objet d’une société suisse, qui recevra les marques, le stock, la Villa Turque historique et une partie du personnel aujourd’hui dédié à la marque. Or l’un des trois acheteurs joue déjà à domicile à La Chaux-de-Fonds : Chanel y a sa manufacture horlogère, où ses montres sont produites depuis la Première de 1987. Imaginons qu’Ebel retrouve un jour un établi dans sa ville, là où l’attend sa maison de Le Corbusier, classée monument historique, avouez que l’histoire serait belle.
Et si Ebel restait à son prix ?
Reste l’hypothèse qui serait la plus réjouissante mais aussi la plus audacieuse. Ebel n’a, à mes yeux, aucune raison de devenir un second Journe. Deux chemins s’ouvrent devant elle. Le premier remonte la gamme par étapes, à mesure que le produit le justifie. Le second la laisse dans la catégorie où Movado la place, entre 1 300 et 9 900 dollars, et consacre tout l’effort à ce que chaque montre y soit mieux faite. Rien ne permet de dire lequel sera choisi.
Le second a clairement ma préférence. Ce que l’opération apporte de neuf tient au regard : celui d’un horloger habitué à d’autres prix, posé sur des montres de cette gamme. Une Sport Classic irréprochable, à un prix qu’un amateur peut encore envisager, serait une excellente nouvelle. Il faut toutefois rester rationnel, la qualité se paie et on peut s’attendre légitimement à une hausse de prix (croisons les doigts).
Qui achète, et pour combien de temps
Nous décrivions cette semaine, dans « Qui rachète les ateliers de l’horlogerie suisse ? », deux familles d’acquéreurs à l’œuvre chez les fournisseurs : les maisons qui sécurisent leurs approvisionnements et les fonds qui assemblent pour revendre. Ebel est une marque et non un atelier, mais cette grille aide à lire le profil des acheteurs : aucun n’est un fonds. Le chef de file est une manufacture. Chanel pratique depuis longtemps la participation minoritaire chez des horlogers, Bell & Ross en 1998, Romain Gauthier en 2011, Montres Journe en 2018, et accompagne ici une maison dont elle est déjà actionnaire. Le dirigeant désigné figure lui-même parmi les acheteurs. Tous les indicateurs sont au vert.
EBEL is one of the great names of Swiss watchmaking, with a rich heritage, a distinctive creative identity and a strong foundation for future growth.
Ebel est l’un des grands noms de l’horlogerie suisse, avec un riche patrimoine, une identité créative singulière et une base solide pour sa croissance future.
Frédéric Grangié, président de Chanel Horlogerie et Joaillerie, 8 octobre 2026
Movado avait annoncé le 22 décembre 2003 reprendre Ebel à LVMH pour environ 47,3 millions de dollars, soit 61,5 millions de francs suisses. Près de vingt-trois ans plus tard, 95 % de la marque s’échangent pour environ 66,5 millions de dollars. Les deux montants ne se comparent pas terme à terme : les périmètres diffèrent, et Movado ne publie pas les ventes d’Ebel isolément. Efraim Grinberg, président-directeur général de Movado Group, dit confier la marque à des propriétaires capables d’en libérer tout le potentiel. Movado conserve 5 % du capital et reste donc intéressé à la suite. Pour une marque passée de la famille Blum à Investcorp en 1994, à LVMH en 1999, puis à Movado en 2004, des actionnaires qui s’installent dans la durée compteraient.
Une inconnue demeure, et l’enthousiasme ne dispense pas de la prendre en compte : la distribution. Ebel se vend à une échelle que la manufacture Journe ne pratique pas, auprès de détaillants et de clients qui ne sont pas les siens. La présence de Chanel et le choix de Pierre Jacques répondent probablement à cette question.
Ce que cela révèle
Un nom horloger n’a que la valeur de ce qu’en fait celui qui le détient. Chez Movado Group, Ebel était une marque parmi d’autres, dans un portefeuille qui va des licences de mode à l’horlogerie suisse. Elle a l’opportunité de devenir l’unique projet d’une société créée pour elle, conduite par des gens dont le premier mot, le jour de l’annonce, a été pour la montre.
L’opération pose aussi une question au secteur. On connaissait les groupes qui collectionnent les marques et les fonds qui les assemblent. Voit-on apparaître un autre profil d’acquéreur, la manufacture d’auteur adossée à une maison de luxe, qui reprend un nom endormi pour lui appliquer ses exigences ? Un seul cas ne fait pas une tendance, mais l’exemple Journe / Ebel mérite d’être suivi de près.
Quelques réponses suffiront à le dire. Où les prochaines Ebel seront-elles assemblées, et par qui ? Quel mouvement battra dans la première nouveauté signée par la nouvelle équipe ? À quel prix sortira-t-elle ? Que deviendra la Villa Turque : un décor, ou un lieu de travail ? Chacune de ces réponses dira si le mot de Journe était une formule ou un programme. Nous penchons pour le programme.
Sources : Movado Group, communiqué du 8 octobre 2026 annonçant la cession de 95 % d’Ebel, diffusé par Business Wire
Movado Group, formulaire 8-K déposé le 8 octobre 2026 auprès de la Securities and Exchange Commission, sec.gov
Movado Group, rapport annuel (formulaire 10-K) de l’exercice clos le 31 janvier 2026, déposé le 19 mars 2026, sec.gov
Movado Group, communiqué du 22 décembre 2003 sur l’acquisition d’Ebel auprès de LVMH, sec.gov
Movado Group, rapport annuel (formulaire 10-K) de l’exercice clos le 31 janvier 2004, sec.gov
Fédération de l’industrie horlogère suisse, « Ebel, The Centenary », 25 octobre 2011, fhs.swiss
Dictionnaire historique de la Suisse, notice « Ebel », hls-dhs-dss.ch
Fondation Le Corbusier, notice de la Villa Schwob, dite Villa Turque, La Chaux-de-Fonds, 1916-1917, fondationlecorbusier.fr
F.P. Journe, communiqué du 26 juin 2023 sur l’inauguration du bâtiment des Cadraniers et des Boîtiers de Genève, fpjourne.com
Chanel, présentation de sa manufacture horlogère de La Chaux-de-Fonds, chanel.com
Chanel, communiqué de septembre 2018 sur la prise de participation minoritaire dans Montres Journe SA, lu dans ses reprises de presse
De Bethune, annonce du départ de Pierre Jacques de ses fonctions exécutives, relayée par la Fédération de l’industrie horlogère suisse le 26 juin 2025, fhs.swiss
Ulysse Nardin, annonce d’avril 2012 sur la reprise du calibre 137, lue dans ses reprises de presse faute d’avoir retrouvé le communiqué d’origine.
Recherches et rédaction assistées par Claude Code.